Monseigneur Irénée, évêque de Québec, Église
Orthodoxe en Amérique (ÉOA) :
Nous devons nous garder d’agir contrairement à la
volonté de Dieu.
Son
Excellence Monseigneur Irénée Rochon, qui vient d’être
élevé à la dignité épiscopale, nous fait part de ses
souvenirs de l’ÉORHF (Église orthodoxe russe
hors-frontière) et de ses espoirs pour l’avenir de
l’Orthodoxie en Amérique du Nord. Il a été tonsuré et
ordonné au sein de l’Église russe hors-frontières.
Pouvez-vous nous parler de vos antécédents?
Je suis
né en 1948 dans une famille canadienne-française
nombreuse, dont j’étais le cadet. J’ai fait mes études
dans une école catholique de l’époque. Ma famille
possédait un hôtel à Rawdon, où l’été venait s’installer
une communauté russe nombreuse. C’est là qu’en 1960 ou
1961 j’ai fait la connaissance d’une famille russe qui
allait m’initier à l’orthodoxie. En 1961, j’ai
accompagné ces amis à l’église Saint-Séraphin pour la
première fois. Après cette expérience, je n’ai plus pu
m’éloigner de l’Église russe.
J’étais
un catholique pratiquant, et j’ai donc cherché des
églises de rite byzantin à Montréal, et j’ai commencé à
y assister aux offices, espérant y satisfaire mon
profond désir de l’Église. J’ai commencé à étudier le
russe et le slavon, à chanter dans la chorale et à
servir à l’autel. J’ai terminé mes études secondaires en
1966 et c’est alors que j’ai décidé d’entrer dans
l’Église orthodoxe. En décembre, j’ai eu 18 ans et en
janvier 1967 j’ai été reçu dans l’Église orthodoxe par
l’archevêque Vitaly Oustinov, à la chapelle de la
Fraternité Saint-Job de Potchaiev.
Quel
était le climat culturel au Québec quand vous êtes
devenu orthodoxe?
La
province de Québec traversait une époque de changements.
Après 200 ans de domination britannique, les gens
commençaient à se réveiller et à réaliser qu’ils étaient
une nation, une nation avec du talent et des rêves.
Parallèlement à ce réveil, qu’on a appelé la Révolution
tranquille, les Canadiens français se sont mis à
déserter les églises. Mon désir d’appartenir à l’Église
orthodoxe est né de nombreuses années avant, et par
conséquent je n’ai pas été influencé par cette
désaffection envers l’Église catholique. J’y ai assisté
de l’extérieur. J’étais très actif dans la vie
paroissiale de la cathédrale Saint-Nicolas, à Montréal,
et dans la paroisse de Pokrov, à Ottawa, où je faisais
mes études collégiales.
Comment vous-êtes vous joint à l’ÉORHF?
Ça n’a
jamais été vraiment un choix. La cathédrale
Saint-Nicolas était beaucoup plus proche de chez moi que
l’église Saints-Pierre-et-Paul, de la Métropole russe.
La résidence de Vladika Vitaly et la Fraternité étaient
à un pâté de maisons de chez moi. De 1967 à 1970, j’ai
été actif à l’OCF de l’Université McGill, qui a été
spirituellement nourrie par le clergé de la Métropole.
Après l’université, j’ai voulu aller au séminaire, mais
mon appartenance à l’ÉORHF rendait plus facile mon
admission à Jordanville. J’ai accompagné un ami qui y
allait pour étudier, et comme ça m’a plu j’ai décidé d’y
retourner, ce que j’ai fait à l’automne 1971.
Je
crois savoir que lorsque vous avez commencé votre vie
monastique à Jordanville, il y avait une tendance à
russifier les novices non russes afin qu’ils puissent
participer à une riche tradition orthodoxe. Avez-vous
ressenti cette pression? Comment décririez-vous votre
expérience à Jordanville?
Oui,
cette tendance existait véritablement. Cette théorie
avait ses adeptes parmi les autorités du séminaire. Cela
causait beaucoup de problèmes parce que je n’étais pas
un converti récent à cette époque. J’avais déjà une
certaine connaissance du russe et du slavon, et j’étais
très heureux d’être canadien-français. Une autre
difficulté à l’époque était le nombre croissant de
convertis américains et je me suis souvent retrouvé en
porte-à-faux entre les Américains et les Russes. J’ai
toujours trouvé que ce n’était pas nécessaire.
Après
que je suis devenu novice en 1973, on m’a demandé de
prendre soin de l’archevêque Averky, qui était malade.
Je n’ai jamais senti cela venant de lui. Je me suis
occupé de Vladika Averky jusqu’à ce qu’à ce qu’il
s’endorme en 1976. Mon père spirituel était
l’archimandrite Kiprian, et nous parlions toujours
français ensemble, et je n’ai donc jamais senti cette
pression de sa part. Mon russe s’est amélioré au fil du
temps et j’ai enfin pu converser dans cette langue et
connaître des gens aussi extraordinaires que les
archimandrites Antoine, Serge, Vladimir et beaucoup
d’autres des saints hommes qui ont fait du monastère de
la Sainte-Trinité le bastion spirituel qu’il était.
Après le décès de l’archevêque Averky, le nouvel abbé,
Monseigneur Laur, me donna sa bénédiction pour que je me
joigne à l’archidiocèse d’Europe occidentale afin que
j’entre en contact avec les orthodoxes de langue
française et leurs paroisses. C’est alors que j’ai été
ordonné hiérodiacre et hiéromoine par l’archevêque
Antoine de Genève. J’ai servi comme prêtre suppléant
pour l’archidiocèse dans des paroisses françaises et
russes.
En quoi
les mentalités étaient elles différentes dans les
paroisses américaines et les paroisses européennes de l’ÉORHF
dans les années 1980?
Les
choses étaient très différentes entre les deux
continents. En Europe, la concélébration avec d’autres
Églises était officieusement acceptée, sauf dans le cas
du patriarcat de Moscou. Chaque fois que nous nous
rendions à l’étranger, Vladika Antoine nous disait de ne
commémorer que la hiérarchie orthodoxe locale.
Aux
États-Unis et au Canada, les choses étaient très
différentes à cause de l’influence de certains groupes
extrémistes qui avaient trouvé refuge dans l’ÉORHF, ce
qui allait provoquer plus tard les malheureux schismes
que nous connaissons.
Quelle était la situation au sein du diocèse canadien de
l’ÉORHF quand vous avez commencé votre mission
francophone à Montréal?
Après
mon retour à Montréal, en 1982, j’ai été confronté à
cette orthodoxie intransigeante qui rendait très
difficile de mettre sur pied une mission viable. Il n’y
avait qu’une façon officielle de se comporter envers
quelqu’un qui ne partageait pas « notre » opinion, et
c’était très différent de ce à quoi j’avais été habitué
dans l’archidiocèse de Vladika Antoine. Au Canada, vous
deviez adopter la façon de penser officielle qui vous
était dictée d’en haut. Toutes les opinions étaient
formées par la façon de penser d’un seul homme et
personne n’avait le droit d’être en désaccord avec
elles. C’est ce qui a finalement causé le schisme de
Mansonville. La peur, les menaces, l’acceptation aveugle
et l’intransigeance du point de vue des autorités
étaient notre pain quotidien. Il n’y avait pas d’autre
diocèse de l’ÉORHF au Canada auquel se rallier. Un seul
pays, un seul diocèse. La seule façon de se sortir de
cette situation était de demander à être reçu dans
l’archidiocèse canadien de l’ÉOA.
Maintenant vous êtes évêque. Quelle est votre vision de
la situation canonique en Amérique du Nord?
Je
considère que les juridictions font partie du monde
d’aujourd’hui, mais nous devons réaliser que le mot
juridiction n’est pas synonyme d’« une Église unique ».
En Europe, l’archevêque Antoine parlait souvent du
troupeau commun partagé par l’exarchat de Paris,
l’archidiocèse d’Europe occidentale, et jusqu’à un
certain point par les autres Églises nationales sur ce
territoire. Il sera difficile de changer cette mentalité
exclusive où les juridictions possèdent les gens. J’ai
vu cela ici au Canada dans tous les diocèses nationaux.
Nous devons tous garder à l’esprit que nous devons
travailler pour aider tous les chrétiens orthodoxes, peu
importe leur héritage national. C’est pourquoi j’officie
en français, en anglais, en slavon, en grec. Si ça peut
aider à sauver des âmes, je vais apprendre autant de
langues que nécessaire.
Nous
devons commencer à prier ensemble. Nous devons prier les
uns pour les autres. Il est essentiel que nous nous
respections les uns les autres. Si nous ne pouvons pas
être témoins ensemble de la Vérité que nous professons,
alors notre témoignage n’aura pas une grande portée.
Mais si
nous ne devons servir que quelques personnes, et
délaisser toutes les autres qui on faim de cette Vérité,
alors nous sommes loin de ce qu’est l’Église. La réalité
canonique en Amérique du Nord est très complexe. Nous
devons vivre avec ce que nos Pères nous ont légué, mais
ça ne doit pas être une pierre d’achoppement dans nos
efforts pour sanctifier ce monde.
Quelles mesures peut-on prendre qui pourraient nous
aider à résoudre la crise canonique en Amérique?
L’amour, le respect les uns des autres, la patience
envers nos faiblesses réciproques et la certitude que
Dieu sait ce qu’Il fait. Acceptons de travailler avec
Lui et non les uns contre les autres. La situation est
loin d’être la même qu’il y a dix ans et je suis certain
que Dieu continuera de guider Son Église sur le chemin
qu’Il a choisi dans Son infinie Providence. Nous devons
faire attention de ne pas aller contre sa volonté.